Les Lettres de Sénèque et la philosophie stoïcienne : un guide de survie pour la vie quotidienne
Lucius Annaeus Sénèque, connu sous le nom de Sénèque le Jeune, fut une figure majeure de la philosophie romaine antique. À l’instar d’Épictète et de Marc Aurèle, Sénèque était un fervent défenseur du stoïcisme et évoquait souvent la valeur de la philosophie dans les lettres qu’il adressait à son jeune ami Lucilius. Homme d’État vieillissant à la cour chaotique de l’empereur Néron, Sénèque se tourna vers la philosophie pour assumer son rôle de conseiller auprès d’un princeps au caractère complexe et faire face à la menace constante d’exécution. Dans ses lettres, Sénèque explorait la manière dont la philosophie pouvait servir de guide de survie.
Qui était Sénèque le Jeune ?

Sénèque est né à Corduba, dans la province romaine d’Hispanie, vers l’an 4 av. J.-C. Il était le fils de Sénèque l’Ancien, chevalier romain, écrivain et rhéteur. Il passa une partie de sa jeunesse en Égypte romaine et fit ses études de philosophie et de rhétorique à Rome. Il fit son entrée dans la vie politique romaine en tant que questeur, puis rejoignit le Sénat romain, où il était réputé pour ses talents d’orateur.
Sénèque fut presque contraint de se suicider par l’empereur Caligula, jaloux de ses talents d’orateur, puis à nouveau sous Claude, soupçonné d’intrigues politiques. Il fut finalement exilé en Corse, où il resta jusqu’à ce qu’il soit rappelé à Rome pour devenir le précepteur du jeune prince Néron.

Lorsque Néron devint empereur en 54 apr. J.-C., Sénèque fut l’un des conseillers du jeune homme de 16 ans, aux côtés de sa mère, Agrippine, et du préfet du prétoire, Burrus. On lui attribue le mérite d’avoir guidé le jeune empereur pendant les cinq premières années fasteuses du règne de Néron, connues sous le nom de Quinquennium Neronis. Ces années furent marquées par des réformes judiciaires et fiscales. Sénèque accumula également une fortune considérable au cours de cette période.
La situation politique de Sénèque changea lorsque Néron décida qu’il voulait davantage de liberté d’action. Il fit assassiner sa mère en 59 apr. J.-C. C’est Sénèque qui rédigea le discours de Néron devant le Sénat, dans lequel il l’accusait de trahison afin de justifier sa mort. Burruus mourut ensuite en 62 apr. J.-C., laissant Sénèque isolé au sein de la cour flagorneuse de Néron. Conscient de la précarité de sa situation, Sénèque demanda à plusieurs reprises à se retirer de la vie publique, mais Néron refusa sa demande. Il joua néanmoins un rôle de moins en moins actif en politique et se consacra à l’écriture.
Finalement, il fut accusé, sur la base de preuves fragiles, d’implication dans la conspiration de Pison contre Néron et contraint de se suicider en 65 apr. J.-C.
Sénèque et le stoïcisme

Sénèque était un philosophe stoïcien, et bien que le stoïcisme soit souvent associé à la Rome antique, il trouve son origine dans la Grèce hellénistique. Il s’agit de la période qui a suivi Aristote, lorsque Athènes est passée sous la domination macédonienne. Elle a donné naissance à deux grandes écoles philosophiques rivales : l’épicurisme et le stoïcisme.
Le stoïcisme a été fondé par Zénon de Citium vers 300 av. J.-C. Il s’agit d’un système philosophique complet qui englobe la cosmologie, l’éthique et les recherches en logique. Une croyance centrale du stoïcisme est que l’univers est composé de « logos », ou raison, et ordonné par celui-ci. Celui-ci est considéré à la fois comme une forme de matière à son plus petit degré et comme Dieu, la nature, le destin ou la providence. Chaque esprit humain renferme une étincelle de raison, et le but de la vie de chaque individu est de découvrir comment vivre en accord avec la finalité du logos universel.
Vivre en accord avec les vertus stoïciennes

La notion de logos occupait une place prépondérante chez les stoïciens romains que nous connaissons mieux aujourd’hui : Sénèque, Épictète et Marc Aurèle. Mais l’éthique stoïcienne, qui mettait l’accent sur les vertus cardinales que sont le courage, la justice, la tempérance et la sagesse, devint une caractéristique plus marquante du stoïcisme romain. Elle fournissait un ensemble de valeurs autour desquelles s’organisait la vie de l’aristocratie romaine.
Au début de l’époque impériale, période durant laquelle Sénèque vécut et écrivit, l’éthique stoïcienne devint une forme de résistance face au régime impérial oppressif. L’accent mis sur la culture d’une vie de vertu intérieure conforme au logos impliquait de se concentrer sur la responsabilité individuelle et de se détacher des biens extérieurs qui pouvaient à tout moment être confisqués par un empereur capricieux. Cela signifiait que de nombreux stoïciens, qui étaient souvent eux-mêmes des aristocrates, adhéraient à des valeurs susceptibles d’entrer en conflit avec l’empereur et son pouvoir.

La vertu revêtait alors une importance capitale. Le caractère d’une personne et sa manière de se conduire étaient les seules choses sur lesquelles elle avait le contrôle. La vertu intérieure ne pouvait être retirée sur un simple caprice de l’empereur. Ce sont ces dernières idées de l’éthique stoïcienne que Sénèque explore dans sa lettre à Lucilius. Sénèque s’intéressait davantage à la question de savoir comment mener une bonne vie qu’aux complexités de la métaphysique et de la logique.
Il est essentiel d’étudier la philosophie

Dans ses écrits des dernières années de sa vie, Sénèque défend avec passion l’intérêt d’étudier la philosophie et de l’appliquer à sa vie, et encourage Lucilius à faire de même. Il avance plusieurs raisons à cela.
Il affirme que le premier avantage de l’étude de la philosophie est « le sentiment de fraternité, d’appartenance à l’humanité ». Cette réflexion s’inscrit dans une discussion sur la nécessité de ne pas s’aliéner les autres en étant trop différent d’eux. Le stoïcisme croit en l’unité de tous les êtres humains et promeut le cosmopolitisme, partant du principe que nous sommes tous égaux, quel que soit notre statut. Nous faisons tous partie de la nature, du logos.

Dans plusieurs lettres, Sénèque cite Épicure, bien que l’épicurisme fût le principal rival du stoïcisme. Mais Sénèque était avide de sagesse, quelle qu’en soit la source. Il soutient que la sagesse et la vérité appartiennent à tous, d’où qu’elles viennent. La sagesse est un bien commun. Il partage l’avis d’Épicure selon lequel être esclave de la philosophie apporte la liberté, car la philosophie et la véritable compréhension nous libèrent de la souffrance et nous apportent l’ataraxie, ou sérénité.
La sagesse apporte une vie heureuse

Pour Sénèque, l’essentiel est que « nul ne peut mener une vie heureuse… sans la quête de la sagesse ». Sénèque reconnaît que la philosophie n’est ni populaire ni divertissante, mais qu’elle est essentielle pour apprendre à mener une vie plus profonde et plus riche de sens. Elle forge le caractère, met de l’ordre dans la vie et fournit des repères sur la manière d’agir et sur ce qu’il faut faire ou ne pas faire dans différentes circonstances. Elle permet au navire de garder son équilibre et de maintenir le cap.
Mais surtout, Sénèque souligne que la philosophie libère de la peur et de l’inquiétude. Parce qu’elle a pour mission de dévoiler la vérité dans les mondes humain et divin, elle peut offrir des conseils dans les moments difficiles. Nous voyons la réalité telle qu’elle est réellement, et non telle que les autres la supposent ou nous la décrivent. Et c’est là que réside le réconfort.
Cultiver la résilience

Le stoïcisme est réputé pour prôner l’équanimité, même face aux épreuves les plus difficiles de la vie. Comme indiqué précédemment, Sénèque a vécu à une époque particulièrement instable, alors que les relations entre l’empereur et le Sénat étaient encore en pleine évolution. Dans ses lettres, Sénèque réfléchit souvent à la nécessité de cultiver la vertu intérieure et la résilience pour se libérer de toute inquiétude.
L’étude de la philosophie était essentielle à cet égard, mais Sénèque recommande en outre d’affronter ses peurs et d’accepter la mortalité en se concentrant sur l’instant présent.
Un autre des écrits célèbres de Sénèque est De la brièveté de la vie. Il aborde des thèmes similaires dans ce dernier ouvrage, où il insiste sur l’importance de vivre pleinement chaque jour comme si c’était le dernier. Il écrit : « Chaque jour[…]devrait être organisé comme s’il était le dernier, celui qui vient clore et achever notre vie. »

Il s’agit essentiellement de vivre dans la gratitude, en sachant que la fortune peut rapidement changer. Cela découle également d’une vie vertueuse et d’actions motivées par des intentions honorables.
Concrètement, Sénèque recommande une forme d’entraînement ascétique aux personnes qui vivent dans la crainte de perdre leur richesse et leur statut. Il estimait que pour faire preuve de résilience en temps de crise, il était nécessaire de s’y préparer en simulant des circonstances difficiles. Une fois par mois, il fallait s’exercer à la pauvreté en se vêtant de haillons, en ne se nourrissant que de pain et d’eau, et en dormant à la belle étoile. De cette manière, on pouvait se rendre compte que ce que l’on craignait n’était pas si terrible, et que c’est la vertu intérieure, et non les circonstances, qui fait la valeur d’une personne.
Deux choses principales nous troublent

Sénèque estime que deux choses principales nous tourmentent. La première est de se remémorer les malheurs du passé, et la seconde est de s’inquiéter de ce qui est à venir. Sénèque cherche à éliminer ces deux sources de tourment de sa pensée. Le passé n’est plus une préoccupation, et l’avenir n’en est pas encore une.
Lorsque des difficultés surviennent, il faut alors « s’y attaquer de tout son cœur ». La récompense n’est ni la gloire ni la fortune, mais la « valeur morale » et la « force d’esprit ».
Il est significatif que Sénèque affirme que « tout dépend de la façon dont on pense ». Les épreuves et les tribulations peuvent être rendues plus supportables ou plus pénibles selon la manière dont on les envisage. C’est le conseil de la philosophie, et non le fait de suivre les idées de la foule, qui guidait vers une réflexion juste.
Faire preuve de stoïcisme face à la mort

Cette attitude s’étendait à la réflexion sur la mort, à son acceptation et à l’absence de crainte à son égard. Sénèque affirmait qu’une vie n’est pas incomplète si elle est honorable. Il était plus important d’être un « homme de bien » que toute autre chose, et une fois cet objectif atteint, le reste n’était qu’un supplément. La mort n’était qu’une transition vers autre chose. Sénèque dit que « tout voyage a une fin ».

Peu de temps après avoir écrit ses lettres à Lucilius, Sénèque dut faire face à la mort. Néron lui ordonna de se suicider.
Une grande partie de la vie de Sénèque fut marquée par les contradictions, mais il semble avoir affronté la mort avec stoïcisme, bien que de manière quelque peu spectaculaire. Il s’agissait d’une mise en scène au cours de laquelle il but de la ciguë, entouré de ses amis, imitant ainsi la mort de Socrate.
Cet article n’a abordé que deux éléments clés de la philosophie de Sénèque sur l’art de vivre, tirés de l’ouvrage Lettres d’un stoïcien. Pourtant, on comprend aisément pourquoi Sénèque nous interpelle aujourd’hui. Nous sommes confrontés à bon nombre des mêmes questions liées à la condition humaine, notamment celle de savoir comment mener une vie bonne.
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